L’apostasie en islam (arabe : riddah, ردة ou irtidād, ارتداد, « recul, défection, rebond ») est communément définie comme le fait pour un musulman d’abandonner consciemment l’islam, que ce soit au travers de ses paroles ou de ses actes1,2,3. Cela comprend l’acte de conversion à une autre religion ou le rejet de la foi pour devenir irréligieux4 par une personne née dans une famille musulmane ou ayant auparavant accepté l’islam5. La définition de l’apostasie en islam, et la question de savoir si et comment elle devrait être punie, sont des sujets de controverse et les opinions diffèrent à ce sujet5,6,7.
Selon la doctrine juridique classique, l’apostasie de l’islam comprend non seulement la renonciation explicite à la foi islamique (que ce soit pour une autre religion ou n’importe quelle forme d’irréligiosité : déisme, agnosticisme, athéisme, antithéisme, etc.), mais aussi tout acte ou toute parole qui implique la mécréance (kufr), comme le fait de nier un « principe ou une croyance fondamentale » de l’islam5. Les jurisconsultes (fuqahā’) musulmans n’ont pas formulé de règles générales pour établir la mécréance, mais ont plutôt dressé des listes, parfois longues, de paroles et d’actes qui relèvent, selon eux, de l’apostasie5. Les règles relatives à l’apostasie ne concernent pas les personnes qui ont été contraintes d’embrasser l’islam, ou bien à l’inverse qui ont été contraintes de prononcer des paroles ou d’effectuer des actes de mécréance pour préserver leurs vies dans un contexte de persécution ou de guerre (voir Taqiyyah ou Kitman)8,9.
Jusqu’à la fin du xixe siècle, l’écrasante majorité des jurisconsultes, sunnites et chiites, s’accordaient à dire que l’apostasie était un grand crime, un péché et un acte de trahison passible de la peine de mort5,10, généralement après une période d’attente pour permettre à l’apostat de se repentir et ainsi de retourner à l’islam5,11,12,13. Le type d’apostasie que les juristes jugeaient généralement punissable était de nature politique, bien qu’il y ait des divergences d’opinion juridiques considérables à ce sujet14. Wael B. Hallaq affirme que « [dans] une culture dont la religion, les principes religieux et la moralité religieuse sont la pierre angulaire, l’apostasie est en quelque sorte l’équivalent de la haute trahison dans l’État-nation moderne. »15. Les premiers fuqahā’ ont développé des institutions juridiques pour contourner cette punition sévère, et la ligne rouge pour condamner quelqu’un à la peine de l’apostat a été placée si haut que pratiquement aucun verdict n’a été rendu dans ce sens avant le xixe siècle du calendrier grégorien1. Cependant, par la suite, les fuqahā’ ont abaissé cette ligne rouge pour appliquer la peine de mort, laissant aux Qadah une plus large liberté d’interprétation pour caractériser l’apostasie1, ce qui s’est traduit parfois par de la clémence et d’autres fois par de la sévérité16. À la fin du xixe siècle, le recours à des sanctions pénales pour l’apostasie est tombé en désuétude, bien que des sanctions civiles soient toujours appliquées5.
Selon Abdul Rashied Omar, la majorité des fuqahā’ contemporains continuent de considérer l’apostasie comme un crime méritant la peine de mort11. Certains la considèrent comme une forme de crime religieux, d’autres non5,6,17. D’autres soutiennent que la peine de mort est une sanction inappropriée18,19,20,21, incompatible avec les injonctions coraniques comme « Nulle contrainte en religion ! »22 (2:256) ou les versets 21 et 22 de la sourate 88, Al-Ghashiya (L’Enveloppante)23, et/ou qu’il s’agissait d’une loi humaine adoptée par la première communauté musulmane pour prévenir et punir l’équivalent de la désertion ou de la trahison24, et qu’elle ne devrait être appliquée que si l’apostasie devient un mécanisme de désobéissance et de trouble à l’ordre public (fitna)25. Selon Khaled Abou El Fadl, les musulmans « modérés » (en) ne croient pas que l’apostasie requiert une peine23. Les critiques26,27 font valoir que la peine de mort ou tout autre peine pour l’apostasie de l’islam constitue une violation des droits universels de la personne, et que cette question devrait uniquement relever de la liberté de religion ou de pensée18,28.
En 2014, les lois de divers pays à majorité musulmane prescrivent pour l’apostat (arabe : مرتد, murtadd) des peines allant de l’emprisonnement à l’exécution13,29. Dans certains pays, les tribunaux de la charia se servent du code civil pour dissoudre le mariage de l’apostat et le priver de ses droits à la garde des enfants ou à l’héritage30,31. En 2013, l’apostasie de l’islam était couvert par les lois pénales de 23 pays à majorité musulmane29. L’article 6 de la Constitution tunisienne de 2014 prohibe les accusations d’apostasie (takfīr)32. Selon un sondage du Pew Research Center, mené entre 2008 et 2012, la proportion de musulmans soutenant la peine capitale pour l’apostat allait de 0,4 % au Kazakhstan à 78,2% en Afghanistan33.
Références dans les textes musulmans[modifier | modifier le code]
Dans le Coran[modifier | modifier le code]
Plusieurs versets du Coran font référence à l’apostasie, et bien que condamnée moralement, aucune sanction terrestre n’est préconisée34. Parmi eux :
« Ils t’interrogent sur le fait de faire la guerre pendant les mois sacrés. Dis : « Y combattre est un péché grave, mais plus grave encore auprès de Dieu est de faire obstacle au sentier de Dieu, d’être impie envers Celui-ci et la Mosquée sacrée, et d’expulser de là ses habitants. L’association est plus grave que le meurtre. » Or, ils ne cesseront de vous combattre jusqu’à, s’ils peuvent, vous détourner de votre religion. Et ceux qui parmi vous abjureront leur religion et mourront infidèles, vaines seront pour eux leurs actions dans la vie immédiate et la vie future. Voilà les gens du Feu : ils y demeureront éternellement. »
— Coran, II, 217
« Ainsi dit une partie des gens du Livre: « Au début du jour, croyez à ce qui a été révélé aux Musulmans, mais, à la fin du jour, rejetez-le, afin qu’ils retournent (à leur ancienne religion). »
— Coran, III, 72
« En vérité, ceux qui ne croient plus après avoir eu la foi, et laissent augmenter encore leur mécréance, leur repentir ne sera jamais accepté. Ceux-là sont vraiment les égarés. »
— Coran, III, 90
« Ô les croyants ! Si vous obéissez à ceux qui ne croient pas, ils vous feront retourner en arrière. Et vous reviendrez perdants. »
— Coran, III, 149
« Ils aimeraient vous voir mécréants, comme ils ont mécru : alors vous seriez tous égaux ! Ne prenez donc pas d’alliés parmi eux, jusqu’à ce qu’ils émigrent dans le sentier d’Allah. Mais s’ils tournent le dos, saisissez-les alors, et tuez-les où que vous les trouviez, et ne prenez parmi eux ni allié ni secoureur. »
— Coran, IV, 89
« Ceux qui ont cru, puis sont devenus mécréants, puis ont cru de nouveau, ensuite sont redevenus mécréants, et n’ont fait que croître en mécréance, Dieu ne leur pardonnera pas, ni les guidera vers un chemin (droit). »
— Coran, IV, 137
« Ô les croyants ! Quiconque parmi vous apostasie de sa religion… Dieu va faire venir un peuple qu’Il aime et qui L’aime, modeste envers les croyants et fier et puissant envers les mécréants, qui lutte dans le sentier de Dieu, ne craignant le blâme d’aucun blâmeur. Telle est la grâce de Dieu. Il la donne à qui Il veut. Dieu est Immense et Omniscient. »
— Coran, V, 54
« Ne vous excusez pas: vous avez bel et bien rejeté la foi après avoir cru. Si Nous pardonnons à une partie des vôtres, Nous en châtierons une autre pour avoir été des criminels. »
— Coran, IX, 66
« Ceux qui sont revenus sur leurs pas après que le droit chemin leur a été clairement exposé, le Diable les a séduits et trompés. »
— Coran, XLVII, 25
« Quiconque a renié Dieu après avoir cru… — sauf celui qui y a été contraint alors que son cœur demeure plein de la sérénité de la foi — mais ceux qui ouvrent délibérément leur cœur à la mécréance, ceux-là ont sur eux une colère de Dieu et ils ont un châtiment terrible. »
— Coran, XVI, 106
Un verset du Coran explique :
« Nulle contrainte en religion ! Car le bon chemin s’est distingué de l’égarement. Donc, quiconque mécroit au Rebelle tandis qu’il croit en Allah saisit l’anse la plus solide, qui ne peut se briser. Et Allah est Audient et Omniscient »
— Coran, II, 256
Diverses exégèses (tafâsîr), telle celle attribuée à Abdullah ibn Abbas ou celle d’Ibn Kathir, expliquent que les gens du Livre et les païens ne sont pas obligés de croire à l’unicité de Dieu après avoir embrassé l’islam, qu’il faut rejeter les idoles, et que Dieu connaît la récompense pour ceux qui croient en Lui. Selon les deux Jalal, ce verset aurait été révélé quand les Ansâr de Yathrib ont essayé de contraindre leurs fils à entrer dans l’islam, et Kashani de dire que la conversion doit se faire par le cœur35. Lorsqu’un juif ou un chrétien conclut un traité de reddition avec un musulman, il est astreint à payer une taxe vexatoire appelée djizîa et soumis à plusieurs discriminations. Son vainqueur le laisse alors pratiquer sa religion. Ceux qui n’adhèrent pas au judaïsme ou au christianisme ne sont pas concernés par cette dérogation pour l’école chaféite et hanbalite, alors que les hanafites et malikites y incluent les idolâtres36.
L’idée de l’apostasie s’accompagnait, au temps de Mahomet, d’une hostilité envers l’islam et de la guerre contre ses fidèles, au moins pour s’en défendre. Celui qui croyait s’activait à combattre, ce qui est le principe même du djihad et celui qui apostasiait entendait de ce fait esquiver cette participation au combat (la notion d’objection de conscience n’existe pas en islam). Abd Allâh ibn Saad ibn Sarh, secrétaire de Mahomet, aurait dénaturé plusieurs fois le sens des mots du Coran, et serait retourné à l’idolâtrie après s’être enfui de Médine. En 630, après la prise de La Mecque, il se mit sous la protection d’Othmân ibn Affân, son frère de lait, qui le cacha. Othmân le conduisit devant le prophète des musulmans pour se faire pardonner. Mahomet se montra réticent, mais le futur calife insista, tant et si bien qu’Ibn Saad fut pardonné et renouvela sa profession de foi. Selon la Biographie du Prophète d’Ibn Hichâm, Mahomet dit en privé aux musulmans de son entourage qu’il attendait d’eux qu’ils tuent Ibn Saad, ce à quoi ils répondirent qu’ils attendaient son signal. Mais Mahomet répliqua qu’« un signe a quelque chose de perfide qui ne sied pas à un prophète. »
À propos du verset 89 de la sourate IV[modifier | modifier le code]
« Ils [les hypocrites] aimeraient vous voir mécréants comme ils ont mécru : alors vous seriez tous égaux ! Ne prenez donc pas d’alliés parmi eux, jusqu’à ce qu’ils émigrent dans le sentier d’Allah. Mais s’ils tournent le dos, saisissez-les alors, et tuez-les où que vous les trouviez ; »
— Coran, IV, 89
L’expression « s’ils tournent le dos » fait l’objet d’autres traductions. Selon le commentaire d’Ibn Kathir, rapportant la tradition d’As-Suddi, ceux qui ont tourné le dos sont ceux qui « ont rendu leur abandon de l’islam public »37. On retrouve cette interprétation dans certaines traductions du Coran qui remplacent alors directement « s’ils tournent le dos » par « s’ils optent carrément pour l’apostasie »38.
Le verset 90 crée une exception pour « ceux qui se joignent à un groupe avec lequel vous avez conclu une alliance, ou ceux qui viennent chez vous. » Dans sa traduction commentée du Coran, Grosjean précise que ce verset fait référence aux combattants musulmans qui auraient quitté Mahomet pendant l’émigration à Médine pour rejoindre les Arabes polythéistes. À noter que, selon Ibn Kathir, qui se réfère cette fois à Ibn Abbas, l’un des maîtres du tafsîr (exégèse coranique), l’exception mentionnée par le verset IV, 90 serait « abrogée » par la sourate IX, 5 : « Après que les mois sacrés expirent, tuez les associateurs où que vous les trouviez. Capturez-les, assiégez-les et guettez-les dans toute embuscade. ».


